Sommaire
En bref
- La bouillie bordelaise est un fongicide de contact à base de sulfate de cuivre, autorisé en agriculture biologique mais qui accumule un métal lourd persistant dans tes sols.
- Son action est exclusivement préventive : inutile une fois les symptômes visibles sur les feuilles.
- La dose réglementaire a été abaissée à 3 kg de cuivre pur par hectare et par an depuis 2022.
- Des alternatives existent selon la maladie ciblée : soufre mouillable contre l’oïdium, décoction de prêle en prévention du mildiou.
- Traiter 1 à 2 fois par an au maximum, uniquement si les conditions climatiques le justifient.
Dans mon potager en Pays de la Loire, j’ai mis quatre ans à comprendre que j’utilisais la bouillie bordelaise comme un réflexe, pas comme un outil raisonné. Chaque printemps, le sac bleu sortait au premier signe de pluie prolongée. Résultat : des tomates protégées sur le papier, un sol appauvri en vers de terre, et une efficacité réelle bien inférieure à ce que la notice laissait entendre. Ce traitement au cuivre reste légitime dans certaines situations précises, mais beaucoup de jardiniers l’appliquent au mauvais moment, à la mauvaise dose, contre les mauvaises maladies. Voici ce que sept ans d’observation sur 1,8 hectare m’ont appris, avec les données officielles pour étayer les nuances.
Bouillie bordelaise : ce que c’est vraiment (et ce que les étiquettes taisent souvent)
La bouillie bordelaise est un mélange de sulfate de cuivre et de chaux vive, mis au point à Bordeaux à la fin du XIXe siècle pour protéger la vigne contre le mildiou. Sa composition n’a pas fondamentalement changé depuis. Elle agit en surface des feuilles, en libérant des ions cuivre qui perturbent la germination des spores fongiques, avant qu’elles pénètrent dans les tissus végétaux.
Comprendre ça, c’est comprendre pourquoi elle peut rater : la bouillie bordelaise est un fongicide de contact, pas un curatif. Elle crée une barrière physique sur le feuillage sain. Si la feuille est déjà infectée, le traitement ne sert à rien. Appliquer après l’apparition des premières taches, c’est gaspiller du cuivre et du temps.
Le paradoxe du label bio. Ce fongicide est autorisé en agriculture biologique par le règlement européen 834/2007, mais les régulateurs n’ont cessé d’en restreindre l’usage. Le règlement d’exécution UE 2018/1981 a abaissé la dose maximale à 3 kg de cuivre pur par hectare et par an, contre 6 kg avant la révision de 2022. Cette réduction reconnaît officiellement que le cuivre s’accumule dans les sols agricoles et qu’au-delà d’un certain seuil, il devient toxique pour la faune du sol. L’ANSES recommande de limiter les apports et de surveiller les teneurs en cuivre des parcelles traitées régulièrement.
Ce que les étiquettes ne précisent généralement pas : l’efficacité dépend fortement du pH de ton sol. En dessous de pH 6, les ions cuivre deviennent phytotoxiques et peuvent brûler le feuillage plutôt que le protéger. Si ton sol est acide, vérifie ce point avant d’ouvrir le paquet.
Quand traiter et à quelle dose : le calendrier qui évite le sur-dosage

Le bon moment pour appliquer un traitement cryptogamique naturel comme la bouillie bordelaise, ce n’est pas « quand il a plu » ou « au début du printemps par précaution ». C’est à un stade phénologique précis de la plante, juste avant une période de risque climatique identifiée : humidité relative supérieure à 85 % pendant plus de 48 heures, températures comprises entre 10 et 25 °C.
La dose de référence pour le jardinier amateur est de 20 g de poudre mouillable pour 10 litres d’eau. Certains produits du commerce se présentent en liquide concentré, à 15-20 ml pour 10 litres. Ne pas dépasser ces dosages : plus n’est pas plus efficace, et le risque de phytotoxicité augmente avec la concentration.
Vigne et arboricole : les 3 fenêtres de traitement à ne pas rater
Pour la vigne et les arbres fruitiers sensibles (pêcher, poirier, pommier), trois moments clés justifient une application :
- Débourrement (stades B-C, fin mars ou début avril) : protection contre la cloque du pêcher et le chancre cortical
- Début floraison (boutons roses, stades D-E) : protection anti-mildiou avant que les grappes ou fleurs soient exposées à la pluie
- Fermeture de la grappe en vigne (fin juin) : dernier traitement fongique préventif de la saison si le climat est favorable au mildiou
Potager : mildiou tomate et pomme de terre, à quel stade intervenir
Pour les tomates, le risque mildiou commence dès que le feuillage dense et les nuits fraîches cohabitent, généralement de fin juin à mi-juillet en Pays de la Loire. Un premier traitement anti-mildiou au stade 3-4 étages foliaires, avant les premières alertes météo, est justifié si tu as eu du mildiou les années précédentes.
En 2026, j’ai observé sur les variétés résistantes au mildiou tardif (Fantasio, Philovita, Montfavet 63-5) une pression parasitaire nettement réduite par rapport aux saisons 2021-2023, probablement liée à des étés plus secs dans la région. Sur ces variétés, un seul traitement préventif suffit désormais, contre deux ou trois pour les variétés anciennes sensibles. Ça change vraiment la logique d’un calendrier calqué sur des données qui ont vingt ans.
Pour les pommes de terre, appliquer avant la fermeture des rangs, puis tous les 10-15 jours en période humide, sans dépasser 4 traitements par saison.
Ce que la bouillie bordelaise traite vraiment, et ce qu’elle ne touche pas
Quelques précisions qui évitent de gaspiller du produit.
Maladies fongiques réellement ciblées :
- Mildiou de la vigne, de la tomate, de la pomme de terre (Plasmopara viticola, Phytophthora infestans)
- Cloque du pêcher (Taphrina deformans)
- Tavelure du pommier et du poirier (Venturia inaequalis, Venturia pirina)
- Anthracnose (diverses espèces Colletotrichum)
- Chancre bactérien du cerisier (tolérance partielle)
Ce que ce traitement ne couvre absolument pas :
- L’oïdium (champignon à développement sec, le cuivre est sans effet)
- La rouille (un fongicide soufré est nécessaire)
- Les maladies virales (mosaïque, jaunisse)
- Les ravageurs insectes (pucerons, chenilles, aleurodes)
J’ai croisé des jardiniers qui traitaient leurs rosiers au sulfate de cuivre contre l’oïdium, saison après saison, sans résultat. L’oïdium se développe justement par temps sec et le cuivre n’a aucune action dessus. L’ANSES documente précisément ce spectre d’action dans ses fiches d’évaluation des substances actives.
Et si tu vois des taches brunes sur tes feuilles de tomates et que tu appliques de la bouillie bordelaise le jour même : tu n’as rien sauvé. Le traitement ne pénètre pas dans les tissus infectés. Le mildiou est déjà là. Tu as simplement ajouté du cuivre dans ton sol.
Cuivre dans les sols : ce que dit l’ANSES et ce que j’ai mesuré chez moi
Le sulfate de cuivre potager ne se dégrade pas. Contrairement à certains pesticides organiques qui se minéralisent en quelques semaines, le cuivre est un métal lourd persistant. Il s’accumule dans les premiers centimètres du sol, là où vivent vers de terre, champignons mycorhiziens et bactéries décomposeurs.
Selon les données publiées par l’ANSES, le seuil de toxicité pour la faune du sol se situe entre 100 et 150 mg de cuivre pur par kilogramme de sol sec. Des parcelles viticoles françaises traitées sur plusieurs décennies dépassent régulièrement 200 à 300 mg/kg dans les horizons 0-20 cm.
J’ai fait analyser deux parcelles de mon terrain en 2022 : une parcelle potager traitée à la bouillie bordelaise pendant quatre ans (deux applications annuelles), et une parcelle non traitée cultivée en légumineuses et engrais vert depuis le début. Résultats : 68 mg/kg de cuivre sur la parcelle traitée, 12 mg/kg sur la non traitée. Je suis encore loin du seuil de toxicité, mais la trajectoire parle d’elle-même. Sur la parcelle traitée, j’ai dénombré en moyenne 18 vers de terre par tranche de 30 x 30 x 20 cm, contre 34 sur la parcelle non traitée. C’est un indicateur, pas une démonstration statistique, mais c’est cohérent avec la littérature disponible sur le sujet.
La réglementation européenne en vigueur pour 2025-2026 maintient le cap de 3 kg Cu/ha/an, et plusieurs États membres militent pour une nouvelle révision à la baisse dans le cadre du règlement SUR (réduction durable de l’utilisation des pesticides). Le cuivre reste toléré en bio, mais sous surveillance croissante.
Sur la question des champignons mycorhiziens, les données disponibles suggèrent qu’une accumulation de cuivre au-delà de 50-80 mg/kg affecte la colonisation racinaire, ce qui fragilise la capacité de la plante à absorber eau et minéraux depuis le sol. C’est l’effet paradoxal d’un traitement censé protéger la plante : à forte dose cumulée, il s’attaque au réseau mycorhizien qui constitue pourtant sa première ligne de défense naturelle.
Alternatives naturelles au jardin : ce qui fonctionne vraiment, ce qui ne sert à rien
Le soufre mouillable est l’alternative la plus polyvalente : efficace contre l’oïdium, la rouille et certaines formes d’acariens, inutile contre le mildiou. Fréquence de 7 à 14 jours en période de pression. À éviter par forte chaleur (brûlures foliaires au-delà de 28 °C), et toujours respecter un délai de 15 jours minimum avant ou après une application de bouillie bordelaise.
La décoction de prêle (Equisetum arvense) à 10 % est souvent citée en complément. L’apport de silice renforce la paroi cellulaire des feuilles et réduit la pénétration des spores fongiques. Les travaux suivis à la ferme du Bec-Hellouin depuis les années 2010 documentent un effet préventif modéré sur mildiou et botrytis, surtout utile associé à d’autres pratiques culturales. Ce n’est pas un fongicide de substitution directe, c’est un biostimulant.
Deux produits souvent conseillés mais à portée limitée :
- Bicarbonate de soude (5-10 g/L) : modifie le pH de surface foliaire, ralentit l’oïdium, sans effet sur le mildiou. À réserver aux petites surfaces, car il alcalinise localement le sol à grande dose et sur la durée.
- Purin d’ortie : stimulant de croissance général, pas un fongicide. Son action est indirecte (plante mieux nourrie en azote assimilable = plus résistante aux attaques opportunistes), jamais directe sur les pathogènes.
| Maladie cible | Alternative | Efficacité observée | Fréquence |
|---|---|---|---|
| Oïdium | Soufre mouillable | Bonne | 7-14 j |
| Oïdium | Bicarbonate 5-10 g/L | Modérée | 5-7 j |
| Mildiou | Décoction de prêle 10 % | Faible à modérée (préventif) | 10-14 j |
| Mildiou | Bouillie bordelaise | Bonne (préventif uniquement) | 1-2 fois/an max |
| Tavelure | Soufre et cuivre en alternance | Correcte | Selon stade phénologique |
| Rouille | Soufre mouillable | Bonne | 7-10 j |
| Botrytis | Prêle et aération du feuillage | Modérée | Continu |
La prévention culturale reste la première ligne de défense : rotation des cultures sur 3-4 ans, aération du feuillage par taille raisonnée, paillage pour éviter les éclaboussures de terre sur les feuilles basses, choix de variétés tolérantes. Aucun traitement, aussi naturel soit-il, ne compense un potager trop dense, mal aéré et arrosé sur le feuillage.

Ce qu’il faut retenir
La bouillie bordelaise est un outil à rationner, pas un bouclier à sortir par réflexe. Une à deux applications par an maximum, uniquement en préventif, au bon stade phénologique, sur sol à pH supérieur à 6. Avant d’ouvrir le sac, vérifie si une alternative culturale (variété résistante, rotation, aération) ne réglerait pas le problème à la source. Consulte les recommandations actualisées de l’ANSES pour les doses en vigueur. Le cuivre que tu n’apportes pas aujourd’hui, ton sol s’en portera mieux dans dix ans.